Charlotte Gounot (Defacto) : “Il existe encore trop de freins réglementaires en Europe” pour financer une reconquête industrielle
Charlotte Gounot a quitté la Direction générale du Trésor et la sphère publique pour une fintech qui prête de l’argent en 27 secondes. Elle est aujourd’hui directrice générale déléguée de Defacto, spécialiste du financement du besoin en fonds de roulement des PME. Rencontre avant le BankTech Day, où elle participera à une table-ronde sur le financement de la souveraineté économique.
Quel rôle un nouvel acteur comme Defacto peut-il jouer dans le financement des secteurs stratégiques (énergie, défense, aéronautique, numérique…) ?
Dans ces secteurs, les PME, les sous-traitants, sont particulièrement vulnérables au besoin en fonds de roulement (BFR). Ils ont des cycles de production plus longs et des BFR plus importants car ils ont, par exemple, des exigences de stock stratégique qu’une entreprise de service n’aura pas. Il existe un véritable enjeu de scalabilité de ces PME et de montée en cadence des filières. L’un des principaux freins à leur développement, outre les compétences ou les chaînes d’approvisionnement, est le BFR de ces sous-traitants. Et ce sujet est encore trop tabou en France. Quand une PME parle de BFR, il y a une sorte de gêne alors que toute entreprise qui a de l’activité a un BFR. Les grands donneurs d’ordre, les grands groupes qui sont en quelque sorte les chefs de file de leur supply chain, ont un vrai rôle à jouer : démystifier l’enjeu du BFR, valoriser les PME qui s’emparent de ce sujet, anticipent et trouvent des solutions de financement comme Defacto, et les faire connaître dans leur écosystème.
Vous avez annoncé un positionnement de Defacto sur le financement des PME de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD). Quels sont les vrais freins au financement de ces entreprises aujourd’hui ?
Ce sont des entreprises dont la situation financière évolue très rapidement. Donc il faut avoir de la donnée en temps réel pour pouvoir estimer quel est le risque de crédit. Si vous avez moins d’incertitudes sur l’entreprise, vous pourrez lui prêter plus à même appétence pour les risques. Chez Defacto, nous avons développé une capacité à récupérer de la donnée en temps réel sur les PME, y compris financière, pour éviter de se baser sur un business plan peu fiable ou éviter de se reposer seulement sur le bilan, qui est une photo déjà périmée de la situation.
La deuxième difficulté, c’est que nous sommes face à des entreprises qui ont un BFR beaucoup plus important que dans d’autres secteurs et donc un ratio d’endettement qui est bien supérieur. La perte en cas de défaut est plus importante.
La finance européenne est-elle aujourd’hui organisée pour financer une reconquête industrielle, ou ses règles prudentielles sont-elles trop limitantes ?
Je pense que les acteurs européens sont prêts mais qu’il y a encore beaucoup trop de freins réglementaires et/ou prudentiels. Par exemple, prenez une PME française qui va à l’export. Si elle a un client allemand avec des factures en droit allemand et un client en Italie avec des factures en droit italien, quand on est financeur, il faut qu’on fasse des analyses juridiques coûteuses sur chacune des configurations de droit : le droit de la PME qui émet la facture, le droit de son client, et le droit de la facture.
C’est pareil en termes de refinancement et ça ruine la capacité à passer à l’échelle. C’est l’une des raisons qui pousse les investisseurs européens ou américains à aller dans d’autres juridictions.
Vous plaidez pour relancer la titrisation en Europe. En quoi est-ce un enjeu de souveraineté ?
La titrisation nécessite un certain nombre de conditions, notamment la reconnaissance des transferts d’actifs. Il existe encore beaucoup trop de freins au niveau européen pour reconnaître ces cessions et pour que les opérations de cession soient fluides et certaines (opposables) pour les investisseurs. La titrisation est un peu gelée et très morcelée en Europe, le marché est moins profond qu’aux Etats-Unis et il y a moins de liquidité. Cette situation crée un renchérissement du coût de financement des entreprises européennes et donc une perte de compétitivité d’un point de vue structurel. Ce n’est pas le seul facteur, mais c’est clairement un facteur assez important.
Vous revendiquez un octroi de financement de BFR en 27 secondes pour les PME. Qu’est‑ce qui permet cette rapidité sans dégrader la qualité du risque ?
C’est l’accès à la donnée en temps réel, de façon très fine, grâce à l’open banking. Ensuite, on a créé des algorithmes qui nous permettent de classifier ligne à ligne toutes les transactions et donc de recalculer un P&L de l’entreprise en temps réel. Plus de 95 % de nos demandes de prêts reçoivent une réponse automatisée ce qui fait gagner un temps précieux aux PME. Pour les 5 % restants, on se donne la possibilité de dire oui avec un regard humain. Ça concerne par exemple le cas où il y a une saisie sur les comptes, où quelqu’un a eu un incident de déclaration avec les impôts. On va le détecter comme un signal faible et contacter l’entreprise pour comprendre sa situation.
Dans 10 ans, qui décidera qu’une PME mérite d’être financée : un algorithme, un banquier, ou un politique ?
Ce sera toujours un humain qui va décider. Nos algorithmes agissent comme des agents qui appliquent des règles métiers et améliorent la précision. La capacité humaine à traiter des opérations va être complètement décuplée par les algorithmes. Mais tout ça est entraîné par des humains et je crois beaucoup au maintien de la responsabilité humaine derrière, notamment des dirigeants de banque.
En revanche, le politique, via la réglementation bancaire, et le superviseur, dans sa mise en œuvre des politiques publiques, ont un énorme rôle à jouer dans la capacité des banques à avoir de l’appétence pour le risque. Il y a des superviseurs pour qui c’est acceptable de prendre du risque dès lors que la prise de risque est bien encadrée, et d’autres qui vont voir cela comme une volonté de la banque de jouer et les pénaliser. Sur la capacité à innover, à développer des produits adaptés à l’ère moderne, le superviseur bancaire joue un rôle important.
Retrouvez Charlotte Gounot sur la Leadership Stage du BankTech Day, le 10 avril, pour la table-ronde “Financer la souveraineté économique : quels arbitrages bancaires face aux secteurs stratégiques ?” (10h55-11h40).