Dans les grandes banques, l’élaboration d’un scénario réglementaire de stress demeure un exercice long, transversal et fortement structuré. Les économistes construisent la trame macroéconomique. Les équipes de risques de marché traduisent cette narration en chocs sur les différentes classes d’actifs. Les fonctions conformité s’assurent de l’alignement avec des cadres prudentiels en constante évolution, tels que le Dodd–Frank Act Stress Test (DFAST), le Comprehensive Capital Analysis and Review (CCAR) ou les exercices coordonnés par l’European Banking Authority (EBA).
Le processus est itératif, nourri par le débat, et souvent chronophage. Entre la collecte des données, les arbitrages internes et les contraintes réglementaires, plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, peuvent s’écouler avant qu’un scénario ne soit validé. Et il n’est pas rare que le contexte de marché ait déjà évolué au moment de sa finalisation.
Une nouvelle génération d’outils d’intelligence artificielle générative ambitionne de raccourcir drastiquement ce cycle, non pas en remplaçant les économistes, mais en reproduisant leur manière de raisonner.
StressGen s’inscrit dans cette logique. Son postulat est simple : si le stress testing repose sur un enchaînement structuré d’analyses, d’hypothèses et d’arbitrages, alors ce processus peut être modélisé, distribué entre agents spécialisés et exécuté à l’échelle de la machine.
Un grand modèle de langage peut produire un scénario cohérent en quelques secondes. Mais la cohérence apparente ne suffit pas : elle ne remplace pas le raisonnement économique.
Un économiste expérimenté ne commence pas par décréter « -30 % sur les actions ». Il commence par poser le cadre :
Où en est le cycle économique ?
Que révèlent les dernières données macroéconomiques ?
Dans quel régime de marché évoluent les actifs ?
Quels signaux envoient les banques centrales ?
Quelles bornes fixent les régulateurs ?
Quels précédents historiques sont pertinents ?
StressGen cherche à reproduire cette séquence.
La première étape consiste à constituer une base d’information comparable à celle d’un économiste. La plateforme agrège en parallèle des indicateurs macroéconomiques, des données de marché, des textes réglementaires, des publications d’entreprises, de l’actualité financière et des anticipations issues de marchés de prédiction. L’objectif n’est pas l’accumulation brute de données, mais leur mise en cohérence : transformer un flux d’informations hétérogènes en une lecture structurée du contexte économique et financier.
Dans la pratique, les scénarios de stress ne sont jamais construits en terrain vierge. S’ils s’inscrivent dans un but de conformité, ils doivent suivre un cadre prudentiel précis.
StressGen mobilise une approche de type retrieval-augmented generation (RAG) pour analyser et indexer les documents réglementaires. Les textes sont découpés, vectorisés et interrogés afin d’identifier les paramètres clés : amplitudes minimales de baisse des marchés actions dans les scénarios sévèrement adverses, pics de chômage, planchers de taux longs, hypothèses de contraction du PIB.
Ces éléments deviennent des bornes de calibration intégrées directement dans le processus de génération. Chaque référence est traçable jusqu’au document source et à la page correspondante ; un point essentiel dans un environnement où l’auditabilité est déterminante.
Lorsque les cadres évoluent, il suffit de réintégrer les nouveaux documents pour actualiser les contraintes, sans refondre l’architecture du modèle.
L’innovation ne tient pas uniquement à l’agrégation d’informations, mais à la manière dont elles sont exploitées.
Plutôt que de produire un scénario via un appel unique à un modèle, StressGen déploie plusieurs « agents économistes » dotés de mandats distincts. Tous disposent du même contexte, mais chacun adopte une posture différente :
Un agent pessimiste, centré sur les risques extrêmes et les mécanismes de contagion.
Un agent optimiste, attentif aux réponses de politique économique et aux dynamiques d’ajustement.
Un agent ancré dans l’historique, calibrant les chocs à l’aune des crises passées.
Chacun formule une proposition de chocs primaires, sur les actions, les taux, le crédit ou les devises, accompagnée d’une narration explicite, d’hypothèses structurantes et d’un degré de confiance.
Un agent modérateur organise ensuite la confrontation des points de vue. Les divergences doivent être argumentées, arbitrées ou pondérées. Ce mécanisme introduit une tension interne comparable à celle d’un comité de scénarios en institution financière.
Le raisonnement économique est, par nature, dialectique. En reproduisant cette dynamique de débat, l’architecture multi-agents cherche à dépasser la simple génération de texte pour s’approcher d’un processus décisionnel.
Un autre élément différenciant réside dans l’intégration d’outils quantitatifs directement au sein du raisonnement.
Un économiste valide ses intuitions à l’aide d’analyses statistiques : identification de régimes de volatilité, estimation de corrélations, analyse de distributions de rendements.
Dans StressGen, les agents peuvent appeler ces outils en cours d’analyse. Avant de proposer une chute marquée des marchés actions, un agent peut, par exemple, examiner la volatilité récente, détecter un changement de régime ou analyser la structure des dépendances entre classes d’actifs.
La nuance est importante. Un modèle purement génératif s’appuie essentiellement sur des schémas appris lors de son entraînement. Un modèle capable d’interroger des données actualisées et d’exécuter des calculs statistiques se rapproche davantage du travail analytique d’un professionnel des risques.
Chaque étape, données consultées, outils mobilisés, hypothèses retenues, est enregistrée, constituant une piste d’audit complète.
Une fois les chocs primaires arrêtés, la question devient celle de leur propagation à des chocs dits secondaires.
Les crises financières ne se limitent pas à une seule variable. Une forte baisse des marchés actions se traduit généralement par un élargissement des spreads de crédit, une hausse de la volatilité, un ralentissement de la croissance et des tensions sur certaines devises.
Les corrélations linéaires classiques rendent mal compte de ces dynamiques en situation extrême. StressGen recourt donc à des approches fondées sur les copules afin de modéliser la dépendance de queue, c’est-à-dire l’intensification des co-mouvements lors des épisodes de stress.
La classification préalable du régime de marché permet d’ajuster les paramètres de dépendance. Les chocs secondaires générés sont ainsi cohérents avec des comportements observés en période de crise, plutôt qu’issus d’une simple extrapolation via corrélation.
L’objectif n’est pas la sophistication mathématique pour elle-même, mais la cohérence économique : un scénario doit « tenir ensemble ».
C’est précisément sur cette brique de traduction des scénarios macroéconomiques en chocs sur les facteurs de risque que s’est structuré le partenariat R&D entre Mathieu Tancrez et Nexialog Consulting, cabinet de conseil spécialisé en actuariat, gestion des risques et intelligence artificielle, membre de Finance Innovation. Fort de son expérience en stress testing réglementaire (Solvabilité II, ORSA, FRTB) auprès de grands groupes bancaires et assurantiels, Nexialog a contribué au développement de cette étape clé : modéliser la propagation d’un scénario macroéconomique en scénarios de choc sur les facteurs de risque qui impactent in fine les positions du portefeuille, conformément aux exigences des fonctions Risk Management et Conformité.
Pour accompagner le passage à l’échelle de l’outil, Nexialog met également à disposition son pôle Data & IA — plus de 25 spécialistes (DevOps, MLOps, développeurs full stack) — afin de transformer le prototype en une plateforme robuste, sécurisée et industrialisable.
L’un des principaux enjeux liés à l’IA générative en gestion des risques est celui de la transparence.
L’architecture de StressGen intègre l’explicabilité à chaque niveau :
Les références réglementaires sont associées à des citations précises.
Les échanges entre agents sont conservés, documentant les arbitrages.
Les analyses quantitatives mobilisées sont identifiées.
Les mécanismes de propagation des chocs sont explicités.
On se rapproche ainsi davantage d’un processus de comité documenté que d’un modèle opaque.
La promesse n’est pas l’automatisation totale, mais l’accélération.
Ce qui mobilise traditionnellement plusieurs équipes pendant des semaines peut être généré en quelques minutes, puis actualisé à mesure que de nouvelles données macroéconomiques sont publiées ou que les exigences réglementaires évoluent.
Le rôle des économistes et des risk managers ne disparaît pas. Il se transforme. Plutôt que de consacrer l’essentiel de leur temps à la collecte d’informations et à la production d’une première version, ils peuvent se concentrer sur l’analyse critique, l’ajustement des hypothèses et la validation finale.
Dans un environnement marqué par la multiplication des exercices de stress, qu’ils soient macroéconomiques, climatiques ou géopolitiques, cette capacité d’itération rapide pourrait constituer un avantage stratégique.
L’IA générative ne remplace pas le jugement économique. Mais en structurant les modèles pour reproduire la manière dont les économistes analysent, confrontent et calibrent leurs hypothèses, des plateformes comme StressGen — portées par des partenariats entre Fintechs et cabinets de conseil spécialisés tels que Nexialog Consulting — esquissent une application plus pragmatique : augmenter la capacité de raisonnement des institutions financières.
Cette collaboration au sein de l’écosystème Finance Innovation démontre comment accompagner la gouvernance des groupes bancaires et de leurs fonctions conformité dans un exercice rendu plus efficient grâce à l’IA.
En matière de stress testing, l’enjeu n’est peut-être plus seulement de produire un scénario crédible, mais de le produire rapidement, avec une logique défendable et une traçabilité irréprochable.