De l’innovation à la puissance : pourquoi l’Europe peine à bâtir des champions financiers

Malgré un écosystème dynamique et des startups plus matures, l’Europe peine à faire émerger des acteurs financiers capables de rivaliser à l’échelle mondiale. En cause : un passage à l’échelle encore insuffisant, une fragmentation persistante et des choix stratégiques encore hésitants.

L’Europe innove, mais ne transforme pas encore cette dynamique en puissance financière. En France, l’écosystème a pourtant changé de dimension. « On parle aujourd’hui de 18 000 startups et de 450 000 emplois », rappelle Julie Huguet, directrice de la Mission French Tech. Les entreprises sont plus matures, plus internationales, et les innovations ne se limitent plus au numérique. Elles émergent désormais de la recherche, dans des secteurs jugés stratégiques. Mais cette dynamique se heurte à une limite récurrente : le passage à l’échelle.

Le passage à l’échelle, condition encore insuffisamment remplie

Pour Julie Huguet, la priorité est claire : accélérer la croissance des startups en leur donnant accès à des clients de grande taille, en facilitant l’investissement précoce et en renforçant leur présence à l’international. « La France est un marché trop petit », souligne-t-elle, plaidant pour une approche plus européenne.

Dans cette trajectoire, les institutions financières occupent une place centrale. « Nous sommes une banque universelle, avec la capacité d’accompagner l’ensemble des acteurs de l’écosystème », explique Clothilde L’Angevin, DGA en charge du pôle finance et pilotage chez Crédit Agricole SA. Au-delà du crédit, cela passe par des apports en fonds propres, un accompagnement à l’international et la mise en relation avec des partenaires industriels ou territoriaux.

Parallèlement, les fintechs continuent de transformer les usages. « Entre 20 et 30 % du temps des indépendants est encore consacré à des tâches administratives ou financières », rappelle Philippine Rougevin-Baville, Managing Director Western Europe de Qonto. En répondant à ces besoins, ces acteurs s’imposent progressivement comme des infrastructures financières du quotidien.

L’enjeu n’est donc pas tant de faire émerger un modèle dominant que de structurer un écosystème cohérent, capable de faire grandir ces différents acteurs.

Une fragmentation européenne qui limite l’émergence de leaders

Le principal obstacle reste toutefois structurel. « Il faut arrêter de se raconter des histoires », tranche André Loesekrug-Pietri, chairman de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI). Son constat est frontal : l’Europe reste trop fragmentée pour faire émerger de véritables géants. « Tant qu’on continuera avec cette fragmentation, on aura des champions nationaux, mais pas les moyens de concourir à l’échelle mondiale », alerte-t-il. Pour lui, la comparaison pertinente n’est plus Londres contre Paris ou Francfort, mais New York, Shanghai ou Singapour.

À cette fragmentation s’ajoute une dépendance persistante à des infrastructures technologiques non européennes, qu’il s’agisse du cloud, des paiements ou des capacités de calcul. Une dépendance qui limite la capacité des acteurs à maîtriser l’ensemble de leur chaîne de valeur.

Des choix stratégiques encore insuffisamment assumés

Au-delà du constat, c’est la question de l’exécution qui se pose. « Aujourd’hui, ce qui compte, c’est la vitesse et la capacité d’exécution », insiste André Loesekrug-Pietri. Or, les arbitrages nécessaires pour construire une véritable puissance financière européenne restent difficiles à trancher.

Faut-il investir massivement dans des infrastructures critiques, notamment pour l’intelligence artificielle ? Accepter des dépendances à court terme pour accélérer ? Ou privilégier des solutions souveraines, au risque de ralentir le développement ? « Là où on veut être dans dix ans se décide aujourd’hui », rappelle Julie Huguet.

Dans ce contexte, les institutions financières doivent elles-mêmes évoluer. « Les banques doivent être aussi des acteurs technologiques », souligne Clothilde L’Angevin, évoquant des transformations profondes autour de la data, du cloud ou de la tokenisation.

La question des champions financiers européens dépasse celle des acteurs eux-mêmes. Elle tient moins à un manque d’innovation qu’à un défaut d’alignement entre capital, stratégie et cadre réglementaire. Tant que l’Europe restera fragmentée et hésitante dans ses arbitrages, ses acteurs continueront de croître sans atteindre une véritable masse critique. Faire émerger des champions suppose désormais de passer d’une logique d’écosystème à une logique de puissance, en assumant des choix structurants sur les marchés, les infrastructures et les priorités d’investissement.

Rédaction : Finance Innovation