« La résilience de l’écosystème fintech chinois 
au regard de la crise sanitaire liée au COVID-19 » par Sophie Zhou Goulvestre

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Par Sophie Zhou Goulvestre, Association Franco-chinoise de la Finance, SR2C Consulting & Management

En quelques mots, comment décririez-vous l'écosystème fintech de Chine ? Quelles sont ses principales caractéristiques ?

L’écosystème fintech chinois est en effet une combinaison de nombreux éléments entre la volonté politique de montée en puissance du pays comme la 1ère nation digitale mondiale et de création d’outils plus efficaces au service de l’administration, la soif de réussite de grands acteurs économiques dans une période charnière où les cartes du secteur financier sont en train d’être rebattues, l’investissement abondant dans le domaine des fintech dont certaines sont fortement soutenues par le pouvoir central, la fascination que exerce les nouvelles technologies sur une population néanmoins peu cultivée, peu expérimentée et peu de prudence avérée en matière de la finance, et enfin les avancées fintech chinoises approuvées à l’échelle globale durant ces derniers temps.

 

Au niveau pratique, le marché chinois est surtout préoccupé par l’efficacité d’un business model, l’approche par écosystème, l’attractivité marketing et très innovant à ce niveau. Quant aux spécialisations verticales, il tente de trouver les meilleures solutions techniques dans le monde entier.  

 

Maintenant, nous allons voir plus en détail :  

1. Volonté politique

Selon South China Morning Post du 20 octobre 2020, la ville chinoise de Shenzhen est devenue un nouveau terrain d’essai pour une nouvelle crypto carte souveraine. Ses habitants  ont pu participer à une loterie pour recevoir les fonds numériques via 50 000 « enveloppes rouges » contenant pour chacune environ 200 yuans (30 USD) en monnaie virtuelle. Les demandes de participation ont été enregistrées via iShenzhen, un service en ligne basé sur la technologie blockchain et géré par le gouvernement dans l’objectif de mettre en place un nouvel actif souverain. Une valeur totale de 10 millions de yuans (1,24 millions USD) a ainsi été distribuée pour promouvoir son utilisation dans environ 3 400 magasins désignés, et pendant la semaine d’essai au début de cet octobre, 62 788 transactions ont eu lieu avec 8,8 millions de yuans dépensés…    

 

Cet exemple illustre parfaitement bien que la volonté politique chinoise pour le développement de la fintech reste intacte, même intensifiée, à l’issue d’une 1ère période de la crise sanitaire du COVID-19 très difficile, considérant que l’accélération digitale dans le secteur financier est avant tout indispensable pour la reprise économique du pays. Par ailleurs, la Chine est aujourd’hui le 1er pays du monde déjà entré dans une phase de relance globale du post-COVID, et sa stratégie visant le dépassement des puissances occidentales et les contrôles administratifs plus efficaces via les technologies digitales a été reconfirmée par le plénum du Parti s’ouvrant ce lundi 2 novembre à Pékin, dont la mission est de fixer la feuille de route économique et sociale du pays entre 2021 et 2025.  

 

En effet, dès le 13 avril 2020, le ministère chinois de l’Industrie et des Technologies de l’Information (MIIT) a déjà publié une liste des 71 entreprises et organismes publics qui allaient former le Comité Technique National de Normalisation des Technologies de la Blockchain et de la Comptabilité Distribuée, une étape concrète dans l’avancement du programme gouvernemental au nom de Blockchain-based Services Network (BSN), s’inscrit directement dans la volonté affirmée, dès la fin 2019 par le président Xi Jinping, du développement d’une stratégie nationale en relation avec la technologie Blockchain. 

 

Le gouvernement mise également sur la stratégie de montée en puissance digitale via les technologies 5G, Cloud Computing, Big Data et Intelligence Artificielle. La forte dividende démographique, le volume gigantesque de données numériques, le marché immense et uniforme, et les avancées dans certains domaines technologiques par ses champions nationaux comme Huawei, Alibaba, etc., montrent en effet la pertinence de ce choix. 

 

Finalement, le dynamisme du marché fintech chinois trouve aussi une explication dans l’idée du gouvernement de créer une finance peu couteuse donc inclusive, l’outil efficace pour intégrer une grande partie de la population jusqu’à alors inéligible et exclue de services financiers offerts par les banques et les assurances classiques, et, par conséquent stabiliser et soulager la tension sociale, une de ses craintes majeures dans un contexte où le taux de croissance économique du pays devient de plus en plus faible. Aujourd’hui, un monsieur tout le monde peut ouvrir facilement un compte de paiement auprès d’Alipay ou de WeChat Pay grâce à une carte de débit attachée, obtenue sans barrière d’entrée particulière comme montant minimum, adresse fixe, etc., et il peut payer, par la suite, ses achats très simplement en faisant scanner le QR code de son compte par le vendeur dans la limite de l’argent déposé…   

2. Écosystème et business model singuliers, capitaux abondants et concurrence féroce mais contrôlée

Contrairement en France, où les innovations du marché financier sont plus souvent conduites par les réglementations, les initiatives de l’industrie même et parfois les avancées technologiques, le marché chinois est intéressé avant tout par l’efficacité d’un business model (volume/prix/canaux de distribution…), l’approche par écosystème (fluidité de l’expérience client/agilité…) et l’attractivité marketing (invention des usages…), et très inventif à ce niveau-là : à titre d’exemple, Alibaba a su construire au fil de l’eau les réseaux interconnectés et souples entre les acheteurs, les vendeurs, les fournisseurs et les partenaires dans son écosystème, avec une obsession de pouvoir s’adapter au plus vite à tout changement; Zhong An, le 1er assureur en ligne chinois, se focalise, quant à lui, sur les scénarios de vie les plus courants d’un consommateur final, c’est-à-dire les parcours d’achat en rapport avec son habillement, sa nourriture, son habitat, son déplacement, sa santé, son argent, sa vie sociale, etc., autour desquels se concentrent les plus forts trafics et activités commerciales en ligne, l’objectif de Zhong An est de créer, réaliser et offrir des produits assurantiels pas chers couvrant un vide de service ou améliorant une expérience client défaillante, et tout cela est basé sur une organisation transversale sans îlot (cross secteur-marché-acteur) en collaboration avec les meilleurs de chaque secteur afin de livrer une prestation satisfaisante aux yeux de ses assurés (sans couture et en mode O2O). 

3. Nation digitale

La Chine est un pays immense avec 1,4 milliards d’habitants, pourtant il y a encore peu d’infrastructure et de services financiers dits classiques par tête d’habitant. Pour une grande partie des chinois qui utilisent très peu les offres financières traditionnelles comme carte de crédit, emprunt bancaire, produit de placement, contrat d’assurance, etc. à cause de la barrière d’entrée élevée, la finance digitale démocratisée n’est pas en effet une proposition de choix supplémentaire, mais comble un manque réel du marché : à leurs yeux, l’apparition des services à petit prix et faciles d’accès (microfinance), essentiellement supportés par la fintech, est une promesse de l’inclusion sociale et d’un grand saut vers la modernité. Sans expérience, sans attachement au passé, sans exigence, sans comparaison et sans appréhension sur les risques à venir, les chinois fascinés par les nouveautés technologiques se sont précipités sur ces offres digitales peu chères et simples à utiliser.  

 

Par ailleurs, la nation entière est animée ces derniers temps par une volonté et une fierté, très chinoises, de vouloir compresser le temps afin d’entrer au plus vite dans l’ère digitale, ainsi de dépasser les États-Unis et les pays européens par le biais du numérique. Le marché immense mais uniforme et la sensibilité limitée au sujet de la protection de données privées, par naïveté ou par tradition d’obéissance, facilitent en effet cette progression fulgurante.  

 

Il est toujours intéressant d’illustrer tous ces propos par quelques chiffres concrets : selon un document d’Ant Group communiqué à l’autorité boursière en vue de son introduction en bourse (finalement retardée selon la dernière nouvelle: voir la note 7), la somme totale des transactions réalisées par Alipay, entre 1er juillet 2019 et 30 juin 2020, a atteint 118 000 milliards de yuans dont 621,9 milliards sont provenus des transactions internationales. Aujourd’hui, Alipay possède un milliard de comptes d’utilisateur et peut être accepté comme moyen de paiement chez 80 000 000 commerçants dans le monde. Selon un site spécialisé chinois, Alipay représenterait en effet 48,44% de transactions générées par les acteurs de solutions du paiement mobile chinois et WeChat Pay aurait une part de 33,59%. Un autre exemple, Tianmao, la branche de l’e-commerce d’Alibaba, a pu encaisser en 2020 plus 498 milliards de yuans en une seule journée de la fête de double 11 (le jour du 11 novembre, Black Friday chinois), contre 268 milliards en 2019, et JD.COM est juste derrière avec un encaissement de 271,5 milliards de yuans.  

Est-ce que les fintech ont su/pu apporter leur soutien aux grands groupes avec des solutions innovantes ?

Avant de commencer à répondre cette question, Il faut d’abord faire un petit rappel : sur le marché fintech chinois, il existe en effet 4 grandes catégories d’acteurs, qui sont les institutions financières classiques, les plateformes (supermarché) de services financiers en ligne des géants de l’internet, les plateformes de solutions spécialisées en ligne et les sociétés fintech pures, et enfin les grands fournisseurs de solutions ITC.  

 

Tous les grands groupes, sans exception, ont créé leur propre centre R&D, d’innovation et d’incubation dédié à la finance du futur, y compris la recherche de solutions fintech ; les patrons de ces centres sont plus souvent attachés directement au PDG de leur groupe. Ces groupes sont conscients de tous les challenges majeurs liés à la digitation du monde et du secteur, aux nouveaux usages financiers grâce à l’innovation et au changement comportemental de la jeune génération, etc. lesquels peuvent entrainer des évolutions importantes même la disruption dans certains domaines. 

 

La bonne synergie entre un grand groupe et sa branche fintech ne manque pas, nous avons déjà constaté la réussite internationale d’Alipay d’Ant Group et celle de Zhong An Insurance, dont l’offre phare « Remboursement des frais de livraison en cas de retour d’un article acheté en ligne » a été vendue en 15 milliards de contrats en 2019, représentant +50% de la vente de tous ses contrats confondus hors Auto. Je donne ici une courte présentation sur ce petit contrat d’assurance paramétrique coûtant seulement quelques yuans en prime, pourtant intégrant les différentes technologies digitales avancées: Cloud Computing pour la gestion du pic de charges (32 000 contrats/second), Big Data pour l’obtention du portrait d’un acheteur, IA pour la capacité d’analyse et de décision basée sur jusqu’à 10 000 paramètres d’entrant et Blockchain pour la transmission transparente et sécurisée des données entre les différents intervenants d’une même transaction… 

 

Quant aux sociétés fintech plus indépendantes, leurs rôles auprès de grands groupes sont principalement le fournisseur de solutions et de services très spécialisés dans les technologies innovantes ou l’expert de certaines niches où les grands groupes manquent de compétences. Prenons l’exemple de LEAPSTACK, une fintech chinoise spécialisée dans les moteurs de contrôle des risques de l’assurance Santé, avec les technologies Big Data & IA ; ses produits et services sont utilisés aujourd’hui par nombreux grands comptes chinois même étrangers comme China Life, Ping An, PICC, etc.     

 

Cependant l’équilibre est parfois difficile à trouver entre une petite start-up et un géant dominant, une fintech indépendante chinoise risque, en effet, de :       

  • Être assimilée par ses clients, souvent plus conservateurs mais donneurs d’ordre, ainsi perdre sa propre âme,  
  • Ne pas pouvoir bien contrôler ses canaux externes (partenaires…), 
  • Avoir des difficultés pour obtenir les flux de données qualifiées,
  • Survivre à long terme avec un revenu faible mais un investissement fort,
  • Entrer dans la guerre des talents avec d’autres secteurs technologiques,  
  • Collaborer harmonieusement avec les fonctions-métier exigeantes,  
  • S’enfermer dans le cliché de sa culture d’entreprise, rendant son innovation superficielle.    

L'après COVID-19 : comment les fintech gèrent cette nouvelle phase ? Est-ce que le spectre d'une nouvelle vague du COVID-19 les encourage encore plus à anticiper ?

Comme déjà décrit, la crise sanitaire du COVID-19 n’a pas mis en cause la digitalisation du secteur financier chinois, l’épidémie a donné, au contraire, une pression sur le marché pour qui puisse intégrer plus massivement les fintech lesquelles se sont avérées très efficaces lors de la 1ère vague ; quant à la 2ème vague récente, impactant beaucoup moins la Chine, elle ne change pas grande chose, si ce n’est de renforcer le sentiment que l’humanité va être contrainte de vivre avec ce virus plus longtemps qu’elle croyait, et de donner une raison de plus pour l’accélération de la transformation numérique. 

 

Il faut aussi rappeler que contrairement à l’Europe, la Chine a déjà vécu l’épidémie du SARS-CoV pendant la période entre 2002 et 2004, et un système informatique de coordination national a été mis en place depuis, dans l’objectif d’anticiper les prochaines crises sanitaires à l’échelle du pays : ce système relie, collecte et analyse les alertes en provenance de multiples niveaux, y compris les hôpitaux, les ARS, les autorités locales et les organes de décision, l’objectif étant de pouvoir pister au plus vite la situation réelle en cas de crise, et de prendre les décisions de contrôle & contre-attaque adéquates, rapides et coordonnées. Les chinois ont aussi commencé à travailler sur la recherche de vaccins dès cette époque, stoppée finalement par la disparition naturelle du SARS-CoV. Il faut enfin souligner que dans la médecine chinoise, la prévention et l’anticipation sont en effet les principes de base et ont toujours une place prédominante.      

       

En conclusion, la croissance fintech chinoise continuera à rester forte sans changement de stratégie notable à cause de la 2ème vague du COVID-19. Beaucoup de travail est à finaliser ou à engager : rattrapage du retard historique sur certains aspects (stratégie au top niveau de l’industrie, cloud public, nouveau standard, règlementation sur les risques liés aux produits émergeants, expérience client satisfaisante, protection des données privées, talents en double compétence métier et technologique…), nouveaux besoins, notamment ceux liés au post-COVID, démocratisation et digitalisation massives de services financiers, internationalisation et ouverture plus large aux investisseurs étrangers… Il faut aussi être conscient que les fintech chinoises sont dorénavant déjà à la porte de l’Europe : à titre d’exemple, Ping An a créé un fonds dédié à l’investissement sur le marché fintech européen, et SuissRe va introduire en Europe une IA chinoise pour la gestion des sinistres automobiles…

 

Pour finir, je souhaiterais partager avec vous quelques points saillants dans le perspectif du futur marché fintech chinois :  

  • Le déploiement massif de 5G va faire exploser les flux de données et progresser les algorithmes de calcul ;  
  • L’exploitation des données non structurées et interactives en grande quantité (image, vidéo, donnée vocale…) captées par l’internet mobile sera un sujet majeur à l’avenir ;   
  • L’écosystème du véhicule sans conducteur continuera à être enrichi et aura un impact fort sur l’utilisation des fintech (particulièrement insurtech) : internet des automobiles, plateforme de partage d’outils technologiques et de solutions, contrat auto pour la véhicule sans conducteur, contrôle des risques embarqué et personnalisé, traçabilité des pièces de rechange (boutique 4S)… ; 
  • Les géants de l’internet de 2ème rang, type TMD (TMD : voir la note 5), sont à l’assaut accéléré du marché de la fintech ; 
  • etc.