Les monnaies digitales sauveront-elles le système financier ?

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Quiconque se soucie de développement durable a en tête le changement climatique, la dégradation de l’environnement, les pénuries alimentaires, l’explosion démographique, la consommation d’énergie, et depuis peu la sécurité sanitaire. Mais la monnaie est généralement extérieure au champ de ces préoccupations. Il n’est pourtant pas possible d’envisager des solutions durables à l’échelle planétaire sans passer par une restructuration du système monétaire.

 

En 2012, le Club de Rome tirait déjà la sonnette d’alarme en appelant à un « rééquilibrage » profond du système de la monnaie, tel qu’il existe depuis les premières heures du capitalisme, et source, selon lui, de l’instabilité chronique de notre système financier depuis des décennies (425 crises bancaires et monétaires dans le monde depuis 1970, selon le FMI). L’on parlait alors de monnaies complémentaires, tandis Bitcoin n’était qu’une expérimentation pour geeks, largement inconnue du grand public.

 

Aujourd’hui, ce cri d’alarme résonne plus que jamais, à l’heure où le monde, brutalisé, prend conscience de sa vulnérabilité. Il ne peut y avoir de durabilité sociale et économique sans stabilité monétaire, et celle-ci a pour condition sine qua non une démarche biomimétique, c’est-à-dire  l’instauration, autour du monopole monétaire que l’on connait , d’une « biodiversité » monétaire.

 

Notre perception du système monétaire est affligée d’un « point aveugle » collectif. Nous vivons avec la conviction que toutes les sociétés imposent – et doivent imposer- le monopole d’une monnaie unique , émise par le pouvoir central, à laquelle s’attache un taux d’intérêt. En réalité, diverses sociétés dignes d’intérêt – l’Égypte pharaonique ou l’Europe du Moyen Age classique – ont encouragé la coexistence de monnaies parallèles. Ce phénomène a favorisé la stabilité économique , une meilleure répartition de la prospérité et une propension des acteurs économiques à tenir compte, plus que nous le faisons nous-mêmes, du long terme.

 

L’économie est un système ouvert constitué par des réseaux de flux complexes. La physique a démontré que tout flux complexe est durable si, et seulement si, il maintient un équilibre vital entre deux propriétés essentielles et complémentaires : l’efficience et la résilience.

 

Quand son efficience s’accroît aux dépens de sa résilience , la diversité est sacrifiée. Des effondrements systémiques brusques en résultent inévitablement.

 

Or nous avons une « monoculture » monétaire mondiale qui, dans chaque pays, met en circulation le même type de moyen d’échange : une monnaie nationale unique créée par la dette bancaire. Une telle « monoculture «  tend à fragiliser le système et le rend instable. La solution structurelle pour restaurer la durabilité consisterait à diversifier les moyens d’ échange disponibles et les agents habilités à les créer.

 

Certes le système monétaire est à l’origine d’une multiplication des innovations scientifiques et industrielles sans précédent dans l’histoire. Mais il a aussi généré des mécanismes qui contrecarrent radicalement sa durabilité : la pensée à court terme, la croissance impérative, la concentration de la richesse ou la dévaluation du capital social.

 

La prolifération des monnaies digitales serait-elle annonciatrice du rééquilibrage que le Club de Rome appelait de ses vœux ?

Si l’on se focalise sur les crypto-monnaies qui défraient la chronique, et attisent toutes les convoitises, il n’y aura aucun basculement de paradigme dans le sens d’un système fondamentalement plus sain et équilibré. Somme toute une nouvelle classe d’actifs, volatile, qui devrait être laissée aux spéculateurs professionnels, sous bonne garde des régulateurs. Mais les technologies blockchain (les protocoles récents faibles consommateurs d’énergie)   offrent cette opportunité d’une infrastructure informatique décentralisée qui permet, pour la première fois,  l’émergence à l’échelle mondiale, ou de larges communautés, de nouveaux moyens d’échanges, libres,  affranchis de la dette, et conçus pour circuler dans une économie réelle et durable.

 

Il est temps de changer notre regard sur le phénomène en cours, qui semble nous dépasser car il annonce un nouveau paradigme de la monnaie, où monnaies fiduciaires cohabiteront avec d’autres types de monnaies, qu’elles soient communautaires, sociales, associatives ou autres. Et les banques ont un rôle essentiel à jouer dans ce nouvel ecosystème.

 

Thibault Verbiest

Avocat (Metalaw) et Président de la Fondation IOUR

 

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