Quel est l’impact de la crise du Covid-19 sur les Fintech ?

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Au moment où le déconfinement rime avec reprise d’activité, les Fintech doivent continuer de s’adapter pour survivre dans un contexte exceptionnel, aussi bien sur le plan sanitaire qu’économique. Mikael Ptachek, président de L’Observatoire de la Fintech, commente pour nous l’impact de la crise liée au COVID-19 sur l’écosystème Fintech français. 

 

Cette crise sanitaire est inédite : dans quelle mesure impacte-t-elle l’écosystème des startups et des Fintech ?

 

Cette crise est en effet inédite. Comme pour l’économie dans son ensemble, elle impacte la Fintech puisqu’il n’y a pas de raison que ce secteur en particulier échappe aux conséquences de la crise. Mais pas nécessairement l’ensemble des métiers Fintech de manière identique.

 

Ainsi, le paiement est un métier de la Fintech qui, en principe, devrait connaître le moins de difficultés car une partie de l’économie continue de fonctionner avec le e-commerce et le paiement en ligne sert ces opérations. Les particuliers continuent d’acheter en ligne, de se faire livrer des produits et ont besoin de les payer.

 

Le secteur de l’assurance, compte tenu de la récurrence de ses revenus, ne s’expose pas non plus à de grandes difficultés même si les acteurs peuvent perdre quelques mois de croissance avec un ralentissement de l’acquisition de nouveaux clients.

 

L’incidence de cette crise est également différente selon la phase de développement des Fintech. Celles qui sont bien lancées en souffriront moins que celles qui testent encore leur modèle économique et qui ne sont pas encore dans une phase de commercialisation voire d’industrialisation. Ces dernières pourraient pâtir de la frilosité de la consommation si elles s’adressent au grand public.

 

Nos Fintech françaises sont des sociétés jeunes, en démarrage, en croissance ou en hyper-croissance. Elles sont donc fragiles par nature et certaines d’entre elles ont des ressources internes limitées. Et la diminution d’activité engendrant une perte de chiffre d’affaires met une très forte pression sur ces jeunes acteurs. Par exemple, ils n’ont pas tous de directeur financier chevronné à même d’anticiper les mesures financières ou liées aux ressources humaines à prendre dans pareil contexte. Ces éléments pourraient donner lieu à des arrêts prématurés d’activité. Nous avons à ce sujet, dans le cadre de l’Observatoire de la Fintech, créé un Club liant les Directeurs et Responsables Financiers qui s’est réuni en visioconférence durant la période du Covid, afin de partager sur les dispositifs offerts et les bonnes pratiques, pour contribuer à la préservation des marges de manœuvre des entreprises.

 

Ce contexte pose également la question des investissements dans les Fintech par les Venture Capital et fonds d’investissement. En 2019, 640M€ de fonds ont été levés en 12 mois. Or, en 2020, 340M€ ont été levés en à peine 4 mois. La crise actuelle risque bien sût de ralentir le rythme de la croissance des levées de fonds. Comment les investisseurs vont-ils réagir face à cette crise ? Vont-ils chercher l’occasion de « faire de bonnes affaires » en investissant dans des projets porteurs d’avenir, ou avoir tendance à se montrer plutôt frileux en limitant la prise de risque ?

 

Les Corporates, habituellement actifs dans l’investissement, que représentent les établissements bancaires, assurantiels et de gestion d’actif, sont durant cette période très sollicités, en particulier en matière d’octroi de crédit aux entreprises, et rencontrent, comme de nombreux acteurs, des difficultés organisationnelles liées au télétravail. Il est de ce fait probable que cette catégorie d’investisseurs soit moins encline à démarrer ou clôturer des projets d’investissement dans la Fintech.

 

D’autres catégories d’investisseurs comme les VC vont continuer leurs opérations, que celles-ci aient été entamées avant le début du confinement ou non, comme en témoignent les récentes levées de fonds de Alan (50 millions d’euros de fonds levés), Agicap (15 millions) ou Libeo (4 Millions).

 

Nous constatons aussi que pendant cette période, les projets dont la proposition de valeur résonne avec le contexte économique particulier ont réussi à lever. Ainsi, le remboursement des frais de santé par sa mutuelle 100% dématérialisée, une gestion prédictive de la trésorerie pour les PME et TPE, ou encore l’amélioration des délais de règlement inter-entreprises ont consacré les thèmes des 3 principales levées de fonds qui sont intervenues durant la période du Covid.

 

Les investisseurs vont par ailleurs poursuivre aussi les plus importantes opérations notamment à l’international dans lesquelles ils sont déjà engagés : ainsi Stripe et N26 ont chacun réussi à exercer une extension de leur précédent tour de financement.

 

Il est intéressant d’observer ce que les Fintech proposent aujourd’hui dans le contexte de la crise. En effet, si elles n’étaient que très peu à proposer des crédits voici encore un mois, à l’exception notable de Younited Credit et de manager.one, il est aujourd’hui possible pour les acteurs du financement participatif de distribuer aux entreprises les fameux Prêts Garantis par l’Etat.

Nous observons également qu’un certain nombre d’initiatives apparaissent depuis le début de la crise pour proposer une facilitation de l’offre de prêt, soit en accélérant les délais de constitution des dossiers, soit en simplifiant l’accès au financement, avec Kriptown, Tudigo et Wesharebonds par exemple.

 

 

Nous évoluons dans un contexte de plus en plus imprévisible : connaissez-vous des exemples de startups qui travaillent activement sur les questions du risque et des solutions à déclencher en cas de crise (je pense à Descartes Underwriting par exemple) ?

 

Effectivement, les Assurtech approchent de manière plus moderne et efficace les risques. Approchant au plus près les risques à couvrir, elles font preuve de davantage de souplesse que les acteurs traditionnels du secteur.

 

Par exemple, le modèle de Descartes Underwriting, qui repose sur l’analyse de données et l’utilisation de modèles mathématiques pour réaliser des modélisations du risque, lui permet de concevoir des couvertures d’assurance sur mesure et innovantes. Cette société, aujourd’hui financée à hauteur de 2 millions d’euros, propose à présent des produits d’assurance contre les catastrophes naturelles, produits qui, dans la situation actuelle, montrent toute leur valeur.

 

C’est également le cas de Tinubu Square, qui aide les organisations à réduire de manière significative leurs risques, leurs coûts financiers, opérationnels et techniques, ainsi qu’à accroître leur réactivité commerciale sur leur marché. Cette solution s’appuie également sur un effort permanent d’innovation technologique.

 

Nous pressentons ainsi que l’analyse des données et la prédiction permises par les technologies utilisées par ces acteurs permettent d’envisager une couverture plus fine des risques, et sur la base d’un coût optimisé.

 

 

Comment l’écosystème Fintech peut-il absorber une telle crise et réussir à maintenir son activité ?

 

L’ensemble des activités sera affecté au même titre que les agents économiques dans leur ensemble. Mais certaines Fintech seront plus affectées que d’autres. Toutes doivent et devront continuer à gérer cette crise en identifiant les solutions qui leur permettent de faire face à une réduction d’activité.

 

La première des difficultés auxquelles il faut faire face est de disposer du cash nécessaire pour faire face à l’activité, et du financement correspondant. Ce constat a été fait par de multiples acteurs ayant observé les mesures mises en place lors de la crise sanitaire liée au virus Ebola. Les mesures d’accompagnement financier mises en œuvre dans de nombreux pays, au travers notamment du micro-crédit, ont montré leur efficacité en permettant d’éviter que l’activité économique ne soit paralysée faute pour chacun de continuer à percevoir des ressources.

 

Pour les Fintech, les premières mesures à prendre sont de bon sens : il faut supprimer ou différer les dépenses et les investissements qui peuvent l’être et s’assurer de l’encaissement du chiffre d’affaires. Pour les plus petites entreprises, il ne faut pas hésiter à s’appuyer sur ses conseils, à commencer par son expert-comptable, si la fonction finance n’existe pas en interne.

 

Par ailleurs, le gouvernement a mis en œuvre, pour faire face à ces difficultés de trésorerie, des mesures d’accompagnement particulièrement importantes telles que le chômage partiel, le différé de règlement de certaines cotisations et l’accès à des dispositifs de financement tels que la garantie sur prêts bancaires et le soutien de la Banque Publique d’Investissement au travers des prêts garantis par l’État.

 

Ces mesures pourront en premier lieu bénéficier aux Fintech se situant dans les premiers stades de développement / early stage, et rencontrant des difficultés à lever des fonds pour financer leur développement (Seed, séries A).

 

Enfin, il est plus que jamais nécessaire que les Fintech se concentrent sur les clients et marchés déjà établis pour les consolider et les maintenir plutôt que d’initier le développement de nouveaux marchés par essence fragiles en cette période.

 

Dans une telle période de crise, les Fintech ne doivent pas hésiter à s’adosser aux investisseurs qui les accompagnent, qui peuvent leur apporter un éclairage expérimenté ainsi que des conseils du fait de leurs expériences variées, à l’instar des échanges qui ont été proposés par le fonds Breega Capital avec Ben Marrel.

 

Les multiples propositions réalisées par les Fintech dans cette période montrent qu’elles ont bien compris l’importance de telles mesures d’accompagnement. En effet, nombre d’entre elles ont proposé une réduction, voire une suppression, des coûts facturés aux entreprises les plus fragiles telles que les TPE ou les professions libérales.

 

 

L’après Covid-19 : pressentez-vous un changement des mentalités, et de nouveaux modes de fonctionnement à venir dans le monde de l’entreprise (y compris celui des Fintech) ?

 

Tout d’abord il va falloir sortir de la crise, ce qui ne se fera ni facilement, ni immédiatement. Après la date de début de déconfinement, la reprise effective sera étalée dans le temps, en fonction des activités et selon l’évolution de la contamination. La reprise pourra donc être un peu longue à se mettre en place. Certains évoquent même au minimum une année avant de voir les effets de cette crise totalement disparaître.

 

Mais nous pouvons dire que la période doit être passionnante pour les sociologues ! Nous observons quotidiennement que la manière dont nous consommons, dont nous interagissons, dont nous travaillons, est bouleversée.

 

Bien sûr aujourd’hui personne ne peut prédire si ces bouleversements vont perdurer et s’inscrire dans nos nouvelles vies post-confinement. Mais gageons que nous ne pourrons pas revenir en arrière sur un certain nombre de points.

 

Par exemple, sur les nouvelles façons de travailler que nous avons dû adopter sous la contrainte pour certains, avec le travail à distance à 100 % dès que cela était possible et la mise en place de modalités d’interaction nouvelles. Il sera très difficile pour les entreprises dont le modèle managérial était, disons, très traditionnel, de revenir totalement en arrière. Le calcul serait d’ailleurs hasardeux car nous devons nous préparer à subir à nouveau de telles crises, à des échéances plus ou moins proches.

 

Dans les Fintech, les pratiques de travail sont souvent différentes car ces sociétés sont nativement digitales et pour beaucoup habituées à faire travailler ensemble des équipes dispersées aux 4 coins du monde.

 

En ce qui concerne les nouvelles façons de consommer, les Fintech se sont parfois retrouvées en première ligne, notamment dans le secteur du paiement. L’augmentation du commerce en ligne a développé de manière exponentielle les nouveaux usages qui facilitent la vie et vont probablement perdurer au moins en partie.

 

Ainsi, cette crise est probablement une opportunité à plus long terme pour les acteurs de la Fintech, lorsque la reprise sera avérée. En effet, les mesures d’accompagnement de l’activité proposées spontanément par les Fintech peuvent amener certains entreprises et certains particuliers à faire appel aux solutions innovantes des Fintech en lieu et place des solutions traditionnelles du marché. Et les solutions découvertes, qui facilitent souvent la vie des entreprises et des particuliers, avec une agilité et une expérience client différentes de celles offertes par certains acteurs historiques, peuvent séduire dans la durée ces nouveaux consommateurs.