[PORTRAIT DU MOIS] Alexis Normand, Directeur général et fondateur de Greenly

Partager sur facebook
Partager sur google
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Propos recueillis par Marie Cornet-Ashby

 

Alexis Normand, diplômé de HEC, de Sciences-Po et philosophie à la Sorbonne, est Directeur Général de Greenly, leader du suivi automatisé de l’empreinte carbone. Après une expérience dans le conseil en politique publique et dans l’industrie chez Saint-Gobain, il travaille 6 ans chez Withings leader des objets de santé connectés. Il y crée le département santé pour aider les professionnels de santé à s’approprier les technologies de télésuivi. Il développe ensuite cette activité à Boston aux Etats-Unis auprès des acteurs de santé américain. Après le rachat de la société par Nokia, il rejoint la startup Embleema, spécialisée dans la maîtrise du dossier médical pour les patients. Il passe par Techstars New York, un des meilleurs incubateurs de startups aux Etats-Unis, où il complète sa formation entrepreneuriale. Son retour en France en 2019 est l’occasion de mettre ces expériences au service de l’écologie, en lançant Greenly.

 

 

Vous êtes « diplômé » à la fois de chiffres et de lettres. Comment expliquez-vous l’orientation de vos choix ?

 

J’étais un bon élève sans pouvoir choisir entre la voie scientifique ou littéraire, HEC représentait la voie généraliste idéale en termes d’études. J’ai beaucoup apprécié la richesse et la diversité de l’enseignement de la classe préparatoire au lycée Henri-IV ! Je n’étais pas encore assez intéressé par l’entreprise pour apprécier l’enseignement très opérationnel d’HEC une fois admis.

Je suis issu d’une famille de hauts fonctionnaires très engagée au service de l’intérêt général. Cela explique à l’époque, mon désir de m’orienter vers les concours administratifs afin d’intégrer Sciences Po. Pour concrétiser ce projet, j’ai commencé par faire une licence de philosophie à l’Université Paris IV Sorbonne, et j’ai adoré. Puis, j’ai été admis à Sciences Po. D’ailleurs, ces années d’études restent mes préférées…

 

Par la suite avec le temps, j’ai finalement été convaincu que l’enseignement reçu à HEC correspondait plus à mon envie d’entrepreneuriat. J’ai maintenant la conviction, en m’engageant dans l’entreprise, que mon impact peut être plus grand.

D’ailleurs, j’ai toujours cette envie de constater de façon rapide et concrète…  le bénéfice de mes actions !

 

 

Quelle a été votre première expérience professionnelle ?

 

En réalité, je me suis orienté vers une préparation au concours de l’ENA. Au bout de trois mois, j’ai été recruté par un cabinet en qualité de conseil en stratégie et en politique publique. Je n’ai donc pas poursuivi ce cursus.

Et je suis parti à Dubaï trois ans, où j’ai conseillé les gouvernements des pays du Golfe et d’Égypte sur des questions de politique publique.

Par exemple, j’avais répondu à un appel d’offre dans le cadre de la réalisation du master plan d’une nouvelle ville, cela dans la perspective de la Coupe du monde de football au Qatar.

Il s’agissait de planifier une ville susceptible d’abriter 400 000 personnes. Véritablement passionnant !

J’ai dû finalement m’investir sur des questions de politique démographique. Officiellement, dans le pays, étaient recensées quatre millions de personnes dont 20 % d’autochtones.

Lorsque nous avons commencé à étudier ces chiffres, ont finalement été identifiés sept millions et demi d’habitants dont 8 % de natifs.

Je réalisais des slides sur les recensements de population pour le compte du Premier ministre de Dubaï et du ministère de l’Intérieur, tout en interprétant leurs significations en termes de politique publique (retraite, assurance, environnement).

En devenant démographe, j’ai découvert que l’on pouvait faire parler les chiffres, prendre des décisions au niveau macro, voire utiliser ces données pour comprendre l’avenir. En rentrant en France, j’ai écrit un petit ouvrage « Les Émirats du Golfe au défi de l’ouverture », lu par quelque mille personnes.

 

 

Puis, vous avez été conseil en politique publique et dans l’industrie chez Saint-Gobain.

 

Saint-Gobain représente un grand groupe très hiérarchisé avec donc un processus de décision long. L’initiative n’y est pas forcément récompensée. J’y ai compris néanmoins l’industrie. En parallèle à mon activité, je me suis investi au sein du think tank Fondation Concorde. Une occasion aussi de coécrire avec son président un ouvrage sur les iniquités intergénérationnelles.

 

En 2009, Saint-Gobain m’a inspiré l’écriture d’une nouvelle de science-fiction. Il y était question d’une société où les gens ne vivaient pas 80 ans, mais 200 ans. Et je me suis interrogé sur la technologie qui permettrait cela… Comme peut-être une montre au poignet, qui assurerait le “monitoring” des signes vitaux et préviendrait chacun au commencement d’une maladie. L’intuition était la bonne.

La révolution s’est faite numérique. D’ailleurs au-delà de ma nouvelle de science-fiction, dans le même temps… je lisais la biographie de Steve Jobs.

Et à un moment donné, j’ai compris que je n’étais pas dans la bonne industrie.

En 2009, je me suis intéressé au monde des applications mobiles. L’App Store existait depuis un an et l’iPhone était disponible depuis 2008.

La santé connectée était à ses débuts, un sujet qui me passionnait.

 

 

Vous intégrez par la suite Withings, spécialisée dans le domaine des objets connectés, et vous y créez le département santé. Avec quels objectifs en France ? Puis à l’international…

 

J’ai découvert une société française basée sur ce créneau qui m’intéressait, j’ai immédiatement postulé à un poste de commercial chez Withings. Il m’a fallu un certain temps avant d’échanger avec le directeur général. Il se montrait sceptique du fait de mon parcours universitaire et professionnel. J’ai évoqué alors ma collaboration au sein de la Fondation Concorde et ma nouvelle de science-fiction, et l’on m’a suggéré une rencontre.

Je me suis retrouvé devant Cédric Hutchings et Éric Carreel. Lors de l’entretien, je leur ai raconté mon histoire de science-fiction ou… comment avec cette vision de l’avenir, nous serions tous prévenus. À ma grande surprise, ils ont été séduits me demandant alors ce que je pouvais apporter à leur PME ! Je leur ai proposé d’intégrer leurs objets connectés dans un système de soins en obtenant des prescriptions médicales et un suivi par les médecins. Ils m’ont embauché en tant que business developer !

L’activité structurée de Withings consistait à vendre des balances connectées à la Fnac et dans les Apple Store.

Et je rencontrais les médecins afin de les convaincre de suivre les patients en surpoids ou diabétiques. Cette idée de base est passée…  à l’intégration de systèmes de prévention du diabète générant des économies de santé de l’ordre de quelques milliers d’euros par an.

Entre-temps, l’Apple Watch était lancée.

Une grande chance d’être au milieu de toute cette effervescence !

Puis, les fondateurs de Withings ont vendu l’entreprise à Nokia. J’ai continué mon activité au bureau de Boston de la nouvelle entité. Cela a même été l’occasion de me rendre avec un collègue à une réunion au sommet à Cupertino afin d’expliquer les partenariats possibles à l’équipe santé d’Apple en présence de Jeff Williams l’actuel bras droit de Tim Cook.  Nous avons même pu développer quelques collaborations avec les équipes santé d’Apple.

 

Au cours des deux ans que j’ai passés aux États-Unis, j’ai eu la chance de développer Withings auprès des acteurs du système américain.

Dans ce pays très ouvert aux nouvelles technologies, l’intégration de l’innovation y est particulièrement prisée.

Les hôpitaux cherchent à réduire leurs coûts, ils investissent facilement dans les nouvelles technologies.

J’étais à Boston, le centre mondial de la R&D dans le domaine de la santé.

D’ailleurs par la suite, j’ai été licencié comme bon nombre de salariés par Nokia du fait de l’échec de son intégration. Et au bout de deux ans, Nokia a finalement revendu la société à Éric Carreel. Il m’a réembauché après six mois de chômage…  Une période que j’ai mise à profit afin de me rapprocher d’entrepreneurs locaux. Ainsi, j’ai contribué au lancement d’Embleema, qui propose aux patients de contrôler leurs données de santé via la blockchain.

 

Et quand ma femme a eu un superbe job en France, j’ai accepté sans problème de la suivre : « On rentre… ».

 

 

En 2019, vous rejoignez la France et fondez Greenly. Au départ une rencontre de talents ?

 

 

Nous sommes trois cofondateurs avec Matthieu Vegreville et Arnaud Delubac.

Mathieu Vegreville avait été recruté dans mon équipe chez Withings, en charge de la data science et de développement.

Arnaud Delubac avait fait des stages chez Withings et Embleema. Il possède un vrai talent pour la communication, l’esthétique et le marketing. Il crée d’ailleurs d’énormes communautés sur les réseaux sociaux. Il a travaillé aussi à la communication digitale d’Edouard Philippe, puis de Cédric O. Ensuite, il a intégré le Mastère spécialisé Entrepreneuriat de Centrale-ESSEC. Nous avons lancé Greenly tous les trois en bénéficiant du mentorat de Centrale-ESSEC !

 

 

Aujourd’hui, comment parler au mieux de Greenly qui s’adresse aussi bien aux particuliers qu’aux entreprises ?

 

 

Notre société a bénéficié en 2020 d’une levée de fonds de 500 000 euros. Nous avons commencé notre activité avec les applications mobiles pour les particuliers. Puis, nous avons développé cette technologie d’analyse des paiements, à partir des données bancaires. Par la suite, nous avons contracté avec la BNP et d’autres banques, qui ont trouvé utile de rajouter un calculateur d’empreinte carbone au sein de leur propre univers applicatif. J’essaie de convaincre les banques plus largement d’opter pour notre solution. Il y a fort à parier que toutes les banques proposent cette technologie d’ici quelques années…

Nous avons finalement compris que le marché le plus important pour notre structure était celui des entreprises, et que c’est aussi là que nous pourrions avoir le plus d’impact. Avec notre technologie d’analyse des comptes, nous leur offrons l’opportunité de faire leur bilan carbone rapidement et facilement.

Au démarrage de notre activité, nous nous sommes investis pour réaliser le bilan carbone d’un événement de France Digitale « France Digital Day ». Les circonstances étaient idéalement réunies pour Greenly… un sprint jusqu’à l’été pour lancer une plateforme en deux mois à partir de ce que nous avions déjà développé ! Un chef de produit spécialiste des bilans carbone a été recruté dans le cadre du développement. Il s’agissait pour lui, d’établir une table de correspondance entre les dépenses des entreprises et les postes du bilan carbone, en se basant sur les paiements.

Puis, l’on s’est rendu compte que la comptabilité pourrait devenir un outil essentiel pour notre solution. Il est plus simple pour l’entreprise d’extraire ces informations que de partager ses identifiants bancaires. Concrètement donc, à partir d’un bilan comptable d’une société, Greenly est en capacité de transmettre un bilan GES en quelques jours pour un coût très faible. Restant à préciser les gros postes et à engager les collaborateurs pour gérer la plateforme. Pour ce qui concerne le circuit de distribution, les experts-comptables deviennent alors les prescripteurs d’un service additionnel auprès de leurs directions.

Cette démarche me semble nécessaire si l’on veut s’engager collectivement sur la voie de la transition énergétique, et massifier la réalisation de bilan GES.

Et les coûts de notre service diffèrent en fonction de la taille de l’entreprise ; elle définit son plan d’action et bénéficie d’un accompagnement d’un an sur la plateforme. À la fin de l’année, un rapport de progression est émis. L’entreprise acquiert alors un bilan carbone et la certification de la réduction de ses émissions le cas échéant.  De ce fait, elle devient une entreprise engagée.

L’offre Greenly aux entreprises doit pouvoir s’intégrer dans la durée.

Pour l’instant, notre offre aux particuliers est gratuite… le côté philanthropique de Greenly ! Mais cela entraîne le modèle d’analyse des dépenses. D’ailleurs, un module d’engagement salarié avec des défis d’entreprise est accessible, une manière de s’engager collectivement pour la bonne cause !

Aujourd’hui, une communauté de plus de 20 000 personnes a rejoint Greenly, et nous souhaitons toucher des millions de personnes.

 

 

Greenly bénéficie alors d’un soutien auprès du Pôle de compétitivité mondial Finance Innovation. Un tournant décisif, une aide essentielle ? De quelle nature et pour quels succès ? 

 

 

Nous avons bénéficié d’une immense chance, celle du soutien du Pôle Finance Innovation.

Greenly a postulé au prix de la FinTech de l’année 2020. Une occasion rêvée de pitcher devant un jury composé de nombreuses et éminentes personnalités !

Lors de notre présentation, les thématiques et le service proposé… ont plu. Peut-être, une volonté de s’engager collectivement ? Notre activité se situe à la frontière d’une forme de label ou de certification.

J’avoue que nous ne pensions pas gagner ce prix prestigieux. Il représente un formidable accélérateur pour notre développement.

Ce prix, décerné par le Pôle de compétitivité mondial Finance Innovation, est un honneur !

Il nous crédibilise aussi auprès des médias, des institutions, des prospects. Et le fait d’avoir de la visibilité médiatique apporte de la crédibilité à notre démarche globale et commerciale.

Lorsque l’on parle de Greenly dans la presse ou au sein de Finance Innovation, les clients sont rassurés. Il est essentiel de créer cette confiance-là, ce prix est un véritable gage de sérieux et d’innovation.

 

 

Où résident vos attentes par rapport à votre entreprise ? Quels sont les futures étapes de cette aventure professionnelle et humaine ? 

 

 

D’un point de vue commercial, il paraît plus pertinent pour notre structure, de vendre notre solution aux petites et moyennes entreprises du fait de leur agilité décisionnelle. Notre objectif est d’atteindre les 10 0000 entreprises utilisatrices de Greenly.

 

À ce jour, le bilan carbone n’est pas perçu comme essentiel par toutes les organisations. Mais il commence à le devenir. Pour gagner un appel d’offre, obtenir une certification ISO etc., il devient de plus en plus nécessaire de montrer son engagement pour la transition énergétique. Greenly souhaite être leader sur ce marché. Et il va falloir aller vite afin de généraliser le suivi de l’empreinte carbone.

Réduire nos émissions est un impératif collectif. On peut y tendre en adaptant son comportement. Et certaines sociétés sont susceptibles de faire faillite car leur activité sera devenue impossible dans un monde décarboné. Les banques chiffrent le risque lié au réchauffement climatique. Un bilan carbone sert à prévoir l’avenir d’une entreprise.

 

 

Un mot voire plusieurs pour le devenir ?

 

Je pense à la fameuse citation de Winston Churchill « Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il ne nous prenne par la gorge. » Certains disent que l’entreprenariat c’est risqué. Selon moi, ne rien faire contre le réchauffement climatique l’est précisément !